la Puissance de la pensée selon Brunschvicg (Jean-Michel Le Lannou)

Continuant avec la journée consacrée à Brunschvicg le 6 février , dans le colloque « De Brunschvicg à Bachelard » dont on peut écouter les exposés ici:

http://www.diffusion.ens.fr/index.php?res=cycles&idcycle=473

….. il est inévitable de rencontrer certaines apories dans sa pensée, qui peuvent se lire au niveau « religieux » (qui faisait l’objet des exposés du matin, ceux de Worms, Le Lannou et Simha) comme au niveau « épistémologique » touchant à la philosophie des sciences (exposés de l’après midi).

La méthode brusnchvicgienne peut se résumer ainsi : analyser les mots pour y rencontrer le niveau (supérieur, car plus profond) des idées, sous la forme d’un conflit, d’une aventure qui est une guerre d’idées.

On a déjà cité précédemment le conflit qui naît à propos du mot « Dieu », ce qui est d’ailleurs le thème principal de ce blog… ajoutons y cet extrait du chapitre « Dieu » du livre « Héritage de mots, héritage d’idées » :

« Dieu ne naîtra pas d’une intuition tournée vers l’extérieur comme celle qui nous met en présence d’une chose ou d’une personne. Dieu est précisément ce chez qui l’existence ne sera pas différente de l’essence ; et cette essence ne se manifestera que du dedans grâce à l’effort de réflexion qui découvre dans le progrès indéfini dont est capable notre pensée l’éternité de l’intelligence et l’universalité de l’amour. Nous ne doutons pas que Dieu existe puisque nous nous sentons toujours, selon la parole de Malebranche, du mouvement pour aller plus loin jusqu’à cette sphère lumineuse qui apparaît au sommet de la dialectique platonicienne où, passant par dessus l’imagination de l’être, l’unité de l’Un se suffit et se répond à soi-même. Méditer l’Être nous en éloigne ; méditer l’unité y ramène. »

Or l’acte de « se tourner vers le dedans, en méditant l’Un (théorie des catégories) plutôt que l’Etre (théorie des ensembles) , par la réflexion, entraîne inévitablement vers la guerre et le déchirement intérieur, si du moins cet effort est poussé assez loin.

Doit on voir là l’origine « spirituelle réelle » de la notion de jihad, « grande guerre sainte » intérieure par opposition à la petite guerre sainte extérieure selon un Hadith de l’Islam ?

sans doute, mais en ajoutant tout de suite que le « jihad an-nafs » proposé par l’Islam n’atteint pas au niveau de profondeur requis par la religion philosophique : car elle se borne à la lutte contre les pulsions animales, qui si elle n’est pas dépassée et intégrée dans une « guerre d’idées » plus vaste (à l’aide de l’investigation des sciences transcendantales) aboutit à peu près certainement à l’inverse de ce qu’elle vise, c’est à dire à une explosion des pulsions et des instincts (cf les « exploits » ignobles du prétendu Prophète de l’Islam avec des petites filles) ou des massacres (idem : massacres des juifs de Médine, etc…). La même analyse peut d’ailleurs être conduite concernant les autres religions et leurs prétendues « morales » à base d’interdits dogmatiques.

Le moteur de la philosophie pratique de Brunschvicg, comme de celle de Spinoza et de Fichte (« Brunschvicg est notre Fichte national », a dit un intervenant), qui sont les deux penseurs qui lui sont le plus proches, plus même que Descartes, ce moteur est la puissance de la pensée (exposé de Mr Le Lannou). Aussi cette pratique est elle d’allure et de nature entièrement « théorique », spéculative.

C’est la puissance de la pensée, particulièrement évidente dans la pensée mathématique, qui doit nous libérer du fini, nous « définitiser ».

De manière analogue, Fichte, dans « Initiation à la vie bienheureuse » (Anweisung zum seligen Leben) indique t’il l’organe de la vie bienheureuse, la vie véritable, la vie divine, dans ce que nous possédons tous : la pensée.

La seule différence est que Brunschvicg accorde beaucoup plus d’importance que Fichte à la mathématique et à la science, mais cela est facilement explicable : Brunschvicg vient après Galois et Cantor et en même temps qu’Einstein et les premiers développements de la physique quantique.

Seulement , si l’idéalisme (brunschvicgien) doit être ce qu’il doit être, c’est à dire puissance de métamorphose, de transformation intérieure (réalisant véritablement ce que promettent les religions et les divers ésotérismes, mais ce sont là des promesses qu’ils ne tiennent pas) , il faut qu’il passe par un appel à la guerre : dénonciation de l’amour du fini, appel à surmonter et défaire la finitude, ce qui veut dire : à cesser de se complaire dans la finitude.

Cet appel prend tout son sens aujourd’hui, en nos temps où la philosophie, qui devait être l’instrument de notre libération (de notre indifvidu fictif et fini) et de notre déification (c’est à dire en fait de notre humanisation complète) est devenue « porte parole de l’amour du fini », rompant avec la recherche du « Vrai Bien » spinoziste.

Lachelier, qui a beaucoup influencé Brunschvicg, avec Lagneau et Boutroux, dit dans son cours du la logique de 1888 : « la conscience de soi enveloppe la conscience du tout ».

encore une fois ce terme « enveloppe », spinoziste et brunschvicgien, analysé dans un article précédent…

contre quoi est dirigée cette « guerre » ? contre nous mêmes, d’une certaine façon, contre la « captation de la puissance de la pensée par l’amour de soi, l’amour du fini ». Il s’agit de se déprendre de soi.

Mais c’est ici qu’interviennent les apories, la ambiguités, les difficultés à « passer le gué », très finement analysées par Mr Le Lannou dans l’exposé du matin qui est ici (audio):

http://www.diffusion.ens.fr/index.php?res=conf&idconf=2794

que signifie se totaliser ? s’universaliser ? s’illimiter ? se déprendre entièrement de soi même ? est il possible à un homme « vivant » de « déposer entièrement sa finitude » ? quel devient le « statut » de ce « nouvel homme » ? et qui doit entreprendre cet effort pour se libérer ?

Or la position de Brunschvicg est très claire, et elle consiste à refuser le « dépassement de l’humain comme tel » dans ce qui ne saurait être pour lui qu’histoires à caractère mythologiques. Il s’ oppose ainsi au « second Fichte », de manière peut être trop tranchée d’ailleurs…..

mais le point commun de sa pensée avec celle de Fichte est l’insistance sur la notion d’effort, de tâche infinie (correspondance aussi avec Maine de Biran et Husserl).

L’homme est double, et déchiré. Il doit accepter le fait que l’aspiration de la conscience à l’indétermination n’aboutira jamais complètement : l’homme concret, l’homme vivant, ne saurait rompre avec toutes ses déterminations.

La déification est un processus infini, interminable donc : la définitisation, c’est la fidélité à l’esprit, l’effort incessant et interminable de se « déprendre de soi comme individu, individu forcément fini ».

Nous avons cru pouvoir déceler une analogie de ces apories « religieuses » avec celles du niveau « épistémologique », étudiées dans les exposés de l’après midi et notamment dans celui d’Elie Düring sur « réciprocité et relativité ».

Elles naissent d’une tension entre relation et unité chez Brunschvicg : la théorie (einsteinienne) de la relativité restreinte est interprétée philosophiquement par lui sous la forme d’un « plan de coordination rationnelle », mais qu’il refuse de dépasser dans une totalisation, une unification complète de l’Univers , dans un point de vue de Dieu qui serait une totalisation inacceptable par la raison car contradictoire : la théorie mathématique de la relativité ne garantit que la coordination des mesures, mais il est impossible à un sujet (humain, nous n’en connaissons pas d’autres, et ne pouvons parler que de ce qui prend sens pour la conscience) de « sortir de son propre système de coordonnées » pour « surplomber tous les systèmes de coordonnées ».

en fait cela semble possible, mais par un artifice mathématique que Brunschvicg, proche en cela de Berson, refuse d’ontologiser en une « point de vue de Dieu » : il évite ainsi le glissement de certaines interprétations de l’espace-temps de la Relativité générale comme un « Tout » où le Temps serait en quelque sorte gelé.

Nous ne pouvons pas « sortir du Temps », comme cela se produit dans les récits de voyages temporels dans les récits de science fiction , ou dans des contes comme « Le club des haschichins » de Théophile Gautier.

Selon Elie Düring, Brunschvicg reste et nous laisse dans l’entre-deux, en se contredisant à des années de distance : dans les années 1910 il restreint la portée de la réflexion à celle du « plan de coordination rationnelle », dans les années 1927 (dans le Progrès) il adopte une nouvelle posture et semble vouloir dépasser ce niveau restreint … à creuser !

En tout cas certains travaux récents à base de théorie des faisceaux (« sheaf theoretical »), ceux d’ Elias Zafiris ou d’Anastasios Mallios notamment, dans le domaine de l’application de ce qu’ils appellent « abstract differential geometry » à la théorie des observables quantiques, semblent très prometteurs pour cette étude de la « coordination rationnelle des perspectives » : car un faisceau n’est rien d’autre qu’une telle coordination , et peut être la nature catégorique de ces instruments mathématiques peut elle aider la compréhension et la réflexion à surmonter les difficultés naissant de la géométrie pseudo-riemannienne et riemannienne « normales » en relativité générale…

le livre à étudier sur ces outils est celui de Mallios : « Geometry of vector sheaves ». Il est en « extraits limités » sur Googlebooks :

http://books.google.fr/books?id=PuMOOOH5TzkC&pg=PA9&lpg=PA9&dq=abstract+differential+geometry+triad&source=bl&ots=dY5b1vjdUu&sig=IK2wqfBcWv_AEtdFdJ5Vh4lA5WE&hl=fr&ei=QUmRSez-DsmH-gbRhcirCw&sa=X&oi=book_result&resnum=6&ct=result

quelques travaux de Zafiris et Mallios sur Arxiv :

http://arxiv.org/find/gr-qc/1/au:+Zafiris_E/0/1/0/all/0/1

http://arxiv.org/find/gr-qc/1/au:+Mallios_A/0/1/0/all/0/1

http://arxiv.org/PS_cache/gr-qc/pdf/0405/0405009v2.pdf

un livre de Mallios sur Googlebooks :

http://books.google.fr/books?id=_2Vkji2d4tIC&pg=PR16&lpg=PR16&dq=Zafiris+sheaves&source=bl&ots=xNwYsRYEr9&sig=mq8DYL_uk8c4KqkMPi1RZbqSpsI&hl=fr&ei=_k2QSd3pBZiq-gb-pLGPCw&sa=X&oi=book_result&resnum=7&ct=result