le herem de Spinoza

 
On trouvera ci dessous le texte du herem  de Spinoza (impliquant son exclusion de la communauté juive d’Amsterdam mais aussi du peuple « juif » d’Israel pour l’éternité), prononcé par le Mahamad d’Amsterdam (l’autorité juridique particulière aux juifs) le 27 juillet 1656.
Ce libelle a été placardé dans tout Amsterdam et envoyé dans les principales villes d’Europe où il y avait d’importantes communautés juives…
Le terme « herem » est très fort, il signifie plus qu’exclusion : « destruction », « anéantissement ».
En 1948 Ben Gourion a tenté de faire lever ce « herem », mais ce fut peine perdue, les rabbins de l’Israel moderne refusèrent.
Spinoza est ainsi à ma connaissance (particularité que même Jésus n’a pas) d’être le premier ( et le seul ?) juif à avoir cessé « officiellement » de l’être ! et il le fut volontairement, car il aurait pu facilement éviter cet édit avec quelques accomodements mineurs, on lui proposa même de l’argent pour renoncer à ses activités philosophiques !
 
 « Les messieurs du Mahamad vous font savoir qu’ayant eu connaissance depuis quelques temps des mauvaises opinions et de la conduite de Baruch de Spinoza, ils s’efforcèrent par différents moyens et promesses de le détourner de sa mauvaise voie. Ne pouvant porter remède à cela, recevant par contre chaque jour de plus amples informations sur les horribles hérésies qu’il pratiquait et enseignait et sur les actes monstrueux qu’il commettait et ayant de cela de nombreux témoins dignes de foi qui déposèrent et témoignèrent surtout en présence dudit Spinoza qui a été reconnu coupable ; tout cela ayant été examiné en présence de messieurs les Rabbins, les messieurs du Mahamad décidèrent avec l’accord des rabbins que ledit Spinoza serait exclu et retranché de la Nation d’Israël à la suite du herem que nous prononçons maintenant en ces termes:
 

A l’aide du jugement des saints et des anges, nous excluons, chassons, maudissons et exécrons Baruch de Spinoza avec le consentement de toute la sainte communauté d’Israël en présence de nos saints livres et des 613 commandements qui y sont enfermés. Nous formulons ce herem comme Josué le formula à l’encontre de Jéricho. Nous le maudissons comme Elie maudit les enfants et avec toutes les malédictions que l’on trouve dans la Torah.


Qu’il soit maudit le jour, qu’il soit maudit la nuit, qu’il soit maudit pendant son sommeil et pendant qu’il veille. Qu’il soit maudit à son entrée et qu’il soit maudit à sa sortie. Que les fièvres et les purulences les plus malignes infestent son corps.

 Que son âme soit saisie de la plus vive angoisse au moment où elle quittera son corps, et qu’elle soit égarée dans les ténèbres et le néant.

Que Dieu lui ferme à jamais l’entrée de Sa maison.

Veuille l’Eternel ne jamais lui pardonner. Veuille l’Eternel allumer contre cet homme toute Sa colère et déverser sur lui tous les maux mentionnés dans le livre de la Torah.
Que son NOM soit effacé dans ce monde et à tout jamais et qu’il plaise à Dieu de le séparer pour sa ruine de toutes les tribus d’Israël en l’affligeant de toutes les malédictions que contient la Torah.
Et vous qui restez attachés à l’Eternel , votre Dieu, qu’Il vous conserve en vie.
 

Sachez que vous ne devez avoir avec ledit Spinoza aucune relation ni écrite ni verbale. Qu’il ne lui soit rendu aucun service et que personne ne l’approche à moins de quatre coudées. Que personne ne demeure sous le même toit que lui et que personne ne lise ses écrits »

  
 
Quelques mots pour tenter de comprendre (si cela est possible ?) la violence extrême contenue dans ces quelques lignes, et qui rappellent celle des islamistes actuels.

Il n’est cependant aucunement question pour moi de me servir de ces évènements particuliers et situés dans l’espace et dans le temps pour me livrer à une critique globale du judaïsme et pour tracer une analogie, même partielle, avec l’Islam (ou l’islamisme). Ce ne serait pas correct. La communauté juive d’Amsterdam ou des Pays Bas était très fragile, car comptant en son sein une proportion importante de « marranes » (dont Spinoza), ces juifs venus d’Espagne ou du Portugal qui avaient fait « retour » à leur religion après une période plus ou moins longue de conversion forcée au christianisme.

A peu près à la même date (dix ans plus tard, en 1666) se situe le « schisme » du « Messie apostat de Smyrne », Shabbataï Tsevi , dont la conversion tout extérieure à l’Islam sous la menace de mort du sultan turc a été une véritable séisme pour le judaïsme mondial, et pris le sens de la création en quelque sorte d’une nouvelle religion : le sabbatianisme, sur lequel un grand érudit comme Gershom Sholem a écrit des pages admirables.

Alors pourquoi diffuser ce texte ?

pour montrer avec évidence la différence abyssale qui se creuse entre le Dieu des philosophes et des Savants, qui est celui du spinozisme, et le Dieu d’Abraham, qui est celui des trois monothéismes.

Il y a deux dangers de méprise concernant Spinoza : celui de le comprendre comme un athée matérialiste, prédécesseur en quelque sorte des marxistes modernes, ou bien comme un « mystique », un « oriental » égaré dans l’Occident moderne commençant…

Or ces deux erreurs buttent sur le livre V de l’Ethique, pierre d’achoppement qui a laissé la plupart des commentateurs perplexes : comment concilier le déterminisme absolu des quatre premiers livres avec la merveilleuse libération spirituelle décrite au livre V et obtenue au moyen de la connaissance « intuitive » du troisième genre ?

La tentation est grande, soit d’ignorer purement et simplement ce livre V (ou du moins de le minimiser, de le mettre sur le compte d’un « retour du refoulé juif » dans une conception matérialiste de l’esprit) , soit de l’envisager dans l’optique de la philosophia perennis et de la mystique éternelle.

Là encore, c’est Brunschvicg, qui se définit dès ses débuts comme spinoziste et élève de Spinoza, qui nous procure la compréhension des véritables enjeux du spinozisme . Il se refuse à séparer Spinoza de Descartes, le premier n’aurait pas existé sans le second, et il voit en eux les fondateurs du véritable « Occident », c’est à dire d’une entié non pas géographique ou ethnique mais bien spirituelle au sens réel de ce mot.

Le livre à lire pour comprendre les thèses de Brunschvicg est évidemment « Spinoza et ses contemporains », mais on trouvera dans un texte très court et très dense tous les éléments nécessaires : « le platonisme de Spinoza », qui figure dans le premier tome des « Ecrits philosophiques ».

Il y oppose le platonisme de Spinoza (qui consiste à reprendre et étendre la doctrine de Platon sur l’utilité de la mathesis pour la conversion spirituelle philosophique) à celui de Plotin, tout embrumé d’imaginations mystiques et vitalistes.

J’en extrais cette citation (à la fin du texte) qui résume à elle seule tout l’enjeu de la conception brunschvicgienne du spinozisme:

«Loin d’avoir à opposer, dans le spinozisme, l’inspiration de Descartes et l’inspiration de Platon, nous comprenons maintenant que Spinoza n’a été authentiquement platonicien que pour avoir été résolument et systématiquement cartésien, reléguant dans le plan inférieur de l’imagination tous les éléments mythologiques, toutes les croyances traditionnelles, retenant, sur le faîte même de l’unité spirituelle, cela seulement qui satisfera aux scrupules de méthode rigoureuse, aux exigences d’entière clarté, par lesquelles se caractérise la conscience occidentale»

J’ajoute la référence à un autre texte disponible sur le web de Brunschvicg sur Spinoza : « Sommes nous spinozistes ? » (paru dans Chronicon spinozanum, 1927):

http://www.spinozaeopera.net/pages/l-brunschvicg-cs-v-3088293.html

Ce texte se trouve aussi dans le premier tome des « Ecrits philosophiques ».

Voir aussi un texte sur « La logique de Spinoza », paru dans la « Revue de métaphysique et de morale », accessible sur Gallica, ou à (cliquer sur « Download ») :

http://www.scribd.com/doc/3610508/Brunschvicg-La-logique-de-Spinoza

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