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Balzac : les secrets de la princesse de Cadignan

Pourquoi Balzac sur un blog consacré à Brunschvicg ?

et pourquoi pas ?

d’abord je commence à me dire qu’il ne serait pas très intéressant de limiter ce blog à l’oeuvre de Brunschvicg et à l’éclairage qu’elle peut donner sur la philosophie et la science…la philosophie est une connaissance intégrale, et elle peut et doit parler de tout…

Je suis devenu un dévôt de Brunschvicg sur le tard, à l’âge de 40 ans, ce qui est sans doute une bonne chose, d’ailleurs il me semble que l’étude de la Kabbale doit être entreprise à cet âge et pas avant selon les rabbins : donc combien cette précaution est encore plus nécessaire s’agissant de la philosophie de Brunschvicg, qui plane quand même un peu au dessus !

par contre je suis entré en religion balzacienne bien plus tôt, un après midi , vers l’âge de 13 ou 14 ans (?) où j’ai dévoré littéralement « Le lys dans la vallée » , perché sur un escabeau (ça ne s’oublie pas et ça ne s’invente pas! voulais je déjà prendre de la hauteur et me placer, bien avant de connaître Nietzsche, 6000 pieds au dessus des choses humaines ? ) dans l’appartement familial parisien..cette lecture, outre qu’elle m’a bouleversé (je me souviens que je pleurais à chaudes larmes, eh oui… 13 ans !) a complètement changé mon rapport au monde et à la vie (et à la femme, que je ne connaissais pas alors, d’ailleurs la connaît on jamais?) et je suis souvent revenu dans cette vallée, tâchant de surprendre les fantômes de Mme de Mortsauf et de Félix de Vandenesse..

« Les secrets de la princesse de Cadignan » est une délicieuse petite nouvelle qui se lit en une heure (ou se relit, ce que j’ai fait il y a deux jours), le texte en est sur Wikisource :

http://fr.wikisource.org/wiki/Les_Secrets_de_la_princesse_de_Cadignan

voir aussi :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Secrets_de_la_princesse_de_Cadignan

http://www.v1.paris.fr/commun/v2asp/musees/balzac/furne/notices/secrets_cadignan.htm

La princesse de Cadignan, c’est la duchesse Diane de Maufrigneuse, l’un des personnages les plus fascinants de la « Comédie », un « Dom Juan » féminin qui « si elle avait invité la statue du Commandeur, ce n’aurait pas été à dîner , et elle eût certes eu raison de la statue » (ah Balzac ! quelles suggestions admirables !)

tout semble l’opposer à Henriette de Mortsauf , mariée à un monstre mais mère de deux adorables enfants et qui résiste jusqu’ à la mort à la « tentation » de l’amour qu’elle éprouve pour Félix, engagé comme précepteur des enfants : et pourtant je décèle, moi, une proximité profonde entre les deux, entre l’héroïne chrétienne et le Dom Juan féminin qui « va sur les brisées des hommes et ruine ses amants sans jamais leur demander un liard (elle est trop Maufrigneuse pour ça !) »

Ce sont deux femmes d’exception, d’élite dit Balzac

La nouvelle se passe en 1832, alors qu’elle a 36 ans et se prépare à « la fin » de sa vie de femme , son mari le prince de Cadignan est à l’étranger, elle est ruinée et se contente de vivre dans un 5 pièces (oui, quand même !) parisien: va alors lui tomber entre les mains un homme rare, un homme d’élite lui aussi, plus que ça même : l’homme de génie, Daniel d’Arthez!

et l’histoire va raconter la « chasse » à l’homme de génie, qui sera à la fin couronnée de succès, grâce à des stratégies ma foi pas très ..chrétiennes, ni surtout attachées à la vérité; seulement cette femme aime, elle veut « se retirer » dans le « petit paradis » qu’elle entrevoit auprès de cet homme tellement rare…. qu’elle n’en a jamais connu de semblable.

C’est son « amie » la marquise d’Espard (une autre « rouée » de haut vol, mais qui se sait inférieure à Diane, d’où l’envie de mordre, dont les deux femmes sont conscientes) qui lui jette cet ortolan tout chaud tout rôti comme « cadeau » pour entretenir l’amitié; le prétexte sera que l’ami républicain de D’arthez, Michel Chrestien, autre homme d’élite et ayant entrevu avant tout le monde l’idéal d’Europe fédérale , fut pendant 4 ans l’amoureux transi et sans espoir de Diane (or, avouera t’elle à d’ Arthez pour le « mettre en condition » , « s’il s’était ddéclaré la dernière année, il l’eût trouvée faible ») et mort en 1832 lors des émeutes) et il n’avait confié cet amour qu’à d’Arthez qui l’accompagnait parfois sous la pluie pour entrevoir la duchesse à travers la vitre de son carosse (charmant !)… bref ils se recontrent lors d’un dîner chez la parquise, Diane parle à d’Arthez de son malheureux ami, et …l’affaire se met en route :

« Je ne veux pas être inaccessible pour l’ami de ce pauvre républicain, lui dit-elle. Et quoique je me sois fait une loi de ne recevoir personne, vous seul au monde pourrez entrer chez moi. Ne croyez pas que ce soit une faveur. La faveur n’existe jamais que pour des étrangers, et il me semble que nous sommes de vieux amis : je veux voir en vous le frère de Michel. »…

on devine l’état intérieur du grand homme !

« D’Arthez ne put que presser le bras de la princesse, il ne trouva rien à répondre »

ce serait absurde de raconter par le menu toute l’intrigue, Balzac ne se raconte pas, il est LE conteur, le mieux est encore de lire la nouvelle, receuillons juste quelques fleurs sous formes de citation pour « baliser » les « progrès » de cette « chasse à l’homme » :

les échanges entre la marquise et la duchesse à la fin du dîner de présentation (la chasse commence donc !) :

« — Eh ! bien, dit la marquise à Diane, comment le trouvez-vous ?

Mais c’est un adorable enfant, il sort du maillot. Vraiment, cette fois encore, il y aura, comme toujours, un triomphe sans lutte.

— C’est désespérant, dit madame d’Espard, mais il y a de la ressource.

— Comment ?

— Laissez-moi devenir votre rivale.

— Comme vous voudrez, répondit la princesse, j’ai pris mon parti. Le génie est une manière d’être du cerveau, je ne sais pas ce qu’y gagne le cœur, nous en causerons plus tard. »

les avertissements de Rastignac (qui a payé de sa personne avec Diane):

« — Michel avait raison de l’aimer, répondit d’Arthez, c’est une femme extraordinaire.

— Bien extraordinaire, répliqua railleusement Rastignac. À votre accent, je vois que vous l’aimez déjà ; vous serez chez elle avant trois jours, et je suis un trop vieil habitué de Paris pour ne pas savoir ce qui va se passer entre vous. Eh ! bien, mon cher Daniel, je vous supplie de ne pas vous laisser aller à la moindre confusion d’intérêts. Aimez la princesse si vous vous sentez de l’amour pour elle au cœur ; mais songez à votre fortune. Elle n’a jamais pris ni demandé deux liards à qui que ce soit, elle est bien trop d’Uxelles et Cadignan pour cela, mais, à ma connaissance, outre sa fortune à elle, laquelle était très-considérable, elle a fait dissiper plusieurs millions. Comment ? pourquoi ? par quels moyens ? personne ne le sait, elle ne le sait pas elle-même. Je lui ai vu avaler, il y a treize ans, la fortune d’un charmant garçon et celle d’un vieux notaire en vingt mois. »

(c’est quand même un peu mieux que nos modernes escort-girls, non ? et puis une aristocrate…)

la princesse se met à l’affût :

« En revenant chez elle, la princesse ne discuta pas plus avec elle-même que d’Arthez ne se défendit contre le charme qu’elle lui avait jeté. Tout était dit pour elle : elle aimait avec sa science et avec son ignorance. Si elle s’interrogea, ce fut pour se demander si elle méritait un si grand bonheur, et ce qu’elle avait fait au ciel pour qu’il lui envoyât un pareil ange. Elle voulut être digne de cet amour, le perpétuer, se l’approprier à jamais, et finir doucement sa vie de jolie femme dans le paradis qu’elle entrevoyait. Quant à la résistance, à se chicaner, à coqueter, elle n’y pensa même pas. Elle pensait à bien autre chose ! Elle avait compris la grandeur des gens de génie, elle avait deviné qu’ils ne soumettent pas les femmes d’élite aux lois ordinaires. Aussi, par un de ces aperçus rapides, particuliers à ces grands esprits féminins, s’était-elle promis d’être faible au premier désir. D’après la connaissance qu’elle avait prise, à une seule entrevue, du caractère de d’Arthez, elle avait soupçonné que ce désir ne serait pas assez tôt exprimé pour ne pas lui laisser le temps de se faire ce qu’elle voulait, ce qu’elle devait être aux yeux de cet amant sublime.

Ici commence l’une de ces comédies inconnues jouées dans le for intérieur de la conscience, entre deux êtres dont l’un sera la dupe de l’autre, et qui reculent les bornes de la perversité, un de ces drames noirs et comiques, auprès desquels le drame de Tartufe est une vétille  »

elle appâte sa proie (c’est Diane qui parle, et dit leur fait aux actuelles féministes geignardes avec près de 2 siècles d’avance) :

« Quelle sottise aux femmes de se plaindre ! Si elles n’ont pas été les plus fortes, elles ont manqué d’esprit, de tact, de finesse, elles méritent leur sort. Ne sont-elles pas les reines en France ? Elles se jouent de vous comme elles le veulent, quand elles le veulent, et autant qu’elles le veulent. Elle fit danser sa cassolette par un mouvement merveilleux d’impertinence féminine et de gaieté railleuse. — J’ai souvent entendu de misérables petites espèces regretter d’être femmes, vouloir être hommes ; je les ai toujours regardées en pitié, dit-elle en continuant. Si j’avais à opter, je préférerais encore être femme. Le beau plaisir de devoir ses triomphes à la force, à toutes les puissances que vous donnent des lois faites par vous ! Mais quand nous vous voyons à nos pieds disant et faisant des sottises, n’est-ce donc pas un enivrant bonheur que de sentir en soi la faiblesse qui triomphe ? Quand nous réussissons, nous devons donc garder le silence, sous peine de perdre notre empire. Battues, les femmes doivent encore se taire par fierté : le silence de l’esclave épouvante le maître.

Ce caquetage fut sifflé d’une voix si doucement moqueuse, si mignonne, avec des mouvements de tête si coquets, que d’Arthez, à qui ce genre de femme était totalement inconnu, restait exactement comme la perdrix charmée par le chien de chasse. »

(« elles sont la flèche, et nous la cible » dixit Nougaro)

bref… je ne veux pas être trop long quand même, on lira avec une admiration horrifiée (et fascinée) le gros mensonge de la princesse qui se fait passer pour la victime de sa mère qui lui a refourgué il est vrai son amant comme mari, un mari qui n’est pas du tout un monstre comme Mr de Mortsauf mais un militaire assez « cool » qui laisse entière liberté à sa femme (il faut dire qu’il serait idiot de vouloir stopper le tsunami de 2004 ou l’éruption du Vésuve) pour ses « petites aventures » :

« Et ! bien, ne serais-je pas condamnée par le monde ? Et cependant vingt ans de souffrances n’excuseraient-elles pas une dizaine d’années qui me restent à vivre encore belle, données à un saint et pur amour ? Cela ne sera pas, je ne suis pas assez sotte que de diminuer mes mérites aux yeux de Dieu. J’ai porté le poids du jour et de la chaleur jusqu’au soir, j’achèverai ma journée, et j’aurai gagné ma récompense…

— Quel ange ! pensa d’Arthez »

(oui, mais un ange qui a en plus quelques « talents » que ne désavouerait pas Aphrodite, ou bien Messaline)

« Savez-vous le mot infâme qui m’a fait faire d’autres folies ? Inventerez vous jamais l’horrible des calomnies du monde ? — La duchesse de Maufrigneuse est revenue à son mari, se disait-on. — Bah ! c’est par dépravation, c’est un triomphe que de ranimer les morts, elle n’avait plus que cela à faire, a répondu ma meilleure amie, une parente, celle chez qui j’ai eu le bonheur de vous rencontrer.

— Madame d’Espard ! s’écria Daniel en faisant un geste d’horreur.

— Oh ! je lui ai pardonné, mon ami. D’abord le mot est excessivement spirituel, et peut-être ai-je dit moi-même de plus cruelles épigrammes sur de pauvres femmes tout aussi pures que je l’étais »

elle est forte la bougresse !

mais c’est encore ce voyou de Maxime de Trailles qui la connaît le mieux…hommage rendu par le caniveau à Aphrodite sur l’Olympe :

« Chez Diane la dépravation n’est pas un effet, mais une cause ; peut-être doit-elle à cette cause son naturel exquis : elle ne cherche pas, elle n’invente rien ; elle vous offre les recherches les plus raffinées comme une inspiration de l’amour le plus naïf, et il vous est impossible de ne pas la croire. »

et la réponse foudroyante de l’homme de génie face à ces « petits » gnomes qui confondent spirituel et « spiritueux » :

« Le plus grand tort de cette femme est d’aller sur les brisées des hommes, dit-il. Elle dissipe comme eux des biens paraphernaux, elle envoie ses amants chez les usuriers, elle dévore des dots, elle ruine des orphelins, elle fond de vieux châteaux, elle inspire et commet peut-être aussi des crimes, mais

Jamais aucun des deux personnages auxquels répondait d’Arthez n’avait entendu rien de si fort. Sur ce mais, la table entière fut frappée, chacun resta la fourchette en l’air, les yeux fixés alternativement sur le courageux écrivain et sur les assassins de la princesse, en attendant la conclusion dans un horrible silence.

Mais, dit d’Arthez avec une moqueuse légèreté, madame la princesse de Cadignan a sur les hommes un avantage : quand on s’est mis en danger pour elle, elle vous sauve, et ne dit de mal de personne. Pourquoi, dans le nombre, ne se trouverait-il pas une femme qui s’amusât des hommes, comme les hommes s’amusent des femmes ? Pourquoi le beau sexe ne prendrait-il pas de temps en temps une revanche ?… »

et je ne peux pas oublier cela, où Balzac « discrimine » entre femmes d’élite (qui n’existent plus en nos jours bourgeois de foule sentimentale) et femmes… ordinaires (dirons nous par pure charité…chrétienne ?) :

«  Il y avait je ne sais quoi de fin, de délicat dans ce discours qui le toucha aux larmes. La princesse sortait de toutes les conditions ignobles et bourgeoises des femmes qui se disputent et se chicanent pièce à pièce sur des divans, elle déployait une grandeur inouïe ; elle n’avait pas besoin de le dire, cette union était entendue entre eux noblement. Ce n’était ni hier, ni demain, ni aujourd’hui ; ce serait quand ils le voudraient l’un et l’autre, sans les interminables bandelettes de ce que les femmes vulgaires nomment un sacrifice ; sans doute elles savent tout ce qu’elles doivent y perdre, tandis que cette fête est un triomphe pour les femmes sûres d’y gagner. Dans cette phrase, tout était vague comme une promesse, doux comme une espérance et néanmoins certain comme un droit. Avouons-le ? Ces sortes de grandeurs n’appartiennent qu’à ces illustres et sublimes trompeuses, elles restent royales encore là où les autres femmes deviennent sujettes. »

La princesse attend le résultat de ce « dîner » au cours duquel elle peut tout perdre…ces aventurières du sexe et de l’esprit ont au fond une mentalité encore plus « risque tout » que n’importe quel général d’armée ou capitaine d’industrie :

« Elle ne savait quel parti prendre au cas où d’Arthez croirait le monde qui dirait vrai, au lieu de la croire, elle qui mentait ; car, jamais un caractère si beau, un homme si complet, une âme si pure, une conscience si ingénue ne s’étaient offerts à sa vue, à sa portée. Si elle avait ourdi de si cruels mensonges, elle y avait été poussée par le désir de connaître le véritable amour. Cet amour, elle le sentait poindre dans son cœur, elle aimait d’Arthez ; elle était condamnée à le tromper, car elle voulait rester pour lui l’actrice sublime qui avait joué la comédie à ses yeux. Quand elle entendit le pas de Daniel dans la salle à manger, elle éprouva une commotion, un tressaillement qui l’agita jusque dans les principes de sa vie.. »

(charmante façon pour Balzac d’évoquer les signes annonciateurs de l’orgasme féminin… ah le continent noir !)

et enfin la mise à mort.. ou plutôt à VIE (« je suis un petit taureau » chantait dans le temps Nougaro je crois ?) :

« — Daniel, on m’a calomniée et tu m’as vengée ! s’écria-t-elle en se levant et en lui ouvrant les bras.

Dans le profond étonnement que lui causa ce mot dont les racines étaient invisibles pour lui, Daniel se laissa prendre la tête par deux belles mains, et la princesse le baisa saintement au front.

— Comment avez-vous su…

Ô niais illustre ! ne vois-tu pas que je t’aime follement ?

Depuis ce jour, il n’a plus été question de la princesse de Cadignan, ni de d’Arthez. La princesse a hérité de sa mère quelque fortune, elle passe tous les étés à Genève dans une villa avec le grand écrivain, et revient pour quelques mois d’hiver à Paris. D’Arthez ne se montre qu’à la Chambre, et ses publications sont devenues excessivement rares. Est-ce un dénoûment ? Oui, pour les gens d’esprit, non, pour ceux qui veulent tout savoir »

Eh oui ! ceux qui veulent tout savoir, pas « les faits » (les tristes faits, les secrets de polichinelle de ce qui se passe entre un homme et une femme dans un lit, ou ailleurs) mais le derrière et le devant, le pourquoi et le comment… pourquoi tout ça ? pour ça ?!!!

quelle est la « magie » de ce récit (à part la forme, qui est admirable, et dont j’ai essayé de donner une petite idée par quelques citations) ?

ce qui nous est présenté là, c’es, osons quelques mots de moralistes (mal venus donc) :

LE MAL

un être supérieur, une femme d’une beauté, d’une audace et d’une intelligence extraordinaires, dupe un autre être en déployant tous les « filets » trompeurs qui vont le capturer… et ce genre de femme n’échoue jamais (sauf si Dieu s’en mêle bien sûr, mais j’ai du mal à me représenter Dieu espionnant les chambres à coucher, je ne suis guère adepte de l’Islam).

Mais de ce MAL à la fois fascinant et glaçant, va sortir un BIEN

supérieur !

Le MAL, c’est quand la conscience, une conscience, toute conscience, n’est pas libre mais asservie
Quand c’est un ministre, ça va encore…mais pas quand c’est Daniel d’ Arthez!
car cet homme, proie de cette Diane chasseresse qui est en même temps une Vénus des carrefours (mais pas n’importe quels carrefours), c’est plus qu’un homme supérieur, c’est un homme de génie, comme il n’y en a pas cinq par siècle!

sa faiblesse d’ascète qui n’a jamais connu « ce genre de femmes », et peut donc être berné facilement par elle (mais pour l’amour vrai ! la bonne cause, donc !), s’accompagne de la force spirituelle qui est en quelque sorte un pont vers le divin, vers le monde de l’esprit…

et nous pouvons donc imaginer que ces deux êtres vont trouver ensemble, sans être mariés(justement pour ça, peut être ?) à la fois une vie « heureuse » qui donnera à la chair ses « accomodements raisonnables » (car enfin une femme telle que Diane chasseresse de Maufrigneuse ne peut pas devenir une nonne, quand même) et une « aventure de l’esprit » qui leur permettra de « se transcender eux mêmes », puisque l’homme est un pont et non un but, vers cet amour d’esprit à esprit qui , peut être, « débouche dans l’éternité » ?

pour reprendre le mot de Brunschvicg :

« il est malaisé de décider si l’armée des vivants peut avoir l’espérance, suivant la magnifique image que nous a proposée Bergson, de « culbuter la mort« ; mais, puisque le salut est en nous, n’est il pas assuré que l’armée des esprits débouche dans l’éternité, pourvu que nous ayons soin de maintenir à la notion d’éternité sa stricte signification d’immanence radicale?  »

mais bien entendu, je n’ai jamais fait de stage de tantrisme, je suis donc un ignorant profond !

et, pour parler comme Balzac à la fin du Cousin Pons (autre roman admirable!) :

« excusez les fautes du copiste ! »

PS :

La chanson de Nougaro , « je suis un petit taureau »

Petit-taureau

elle ne peut pas ne pas nous ramener à une autre histoire d’amour qui fut aussi une mise à mort, réelle cette fois, dans le Japon de 1936 :

« Ai no corrida » , la corrida de l’amour, si mal traduit par le titre français « L’empire des sens », basé sur des faits réels; je lui avais consacré un article dans le temps, à propos d’ un autre film, « Punch drunk love », et en fait avec comme propos final encore un autre film de Paul Thomas Anderson, « There will be blood » (comme j’étais compliqué en ce temps là) :

Punch-drunk-love

et

I-am-finished

Eh bien somme toute il me semble que la nouvelle de Balzac est plus, comment dire, « prometteuse »
sinon édifiante (ce dont la philosophie doit se garder) que la belle histoire de « Punch drunk love », et même que cet amour absolu illuminant la geisha faisant l’ amour avec son « Maître », à tel point qu’elle l’ étrangle (avec son accord), lui tranche le sexe et garde ce trophée en son intimité pour des heures d’errance avant d’ être arrêtée… On me trouvera sans doute vieux jeu mais j’aurais préféré qu’il reste en vie et qu’ils puissent partager ce satori incommunicable, qu’ils se libèrent dans cette connaissance partagée de l’enfermement de leurs conditions sociales respectives dans une sorte de dialectique : Hegel plus la fellation moins le meurtre et la castration… mais évidemment toute « connaissance » même libératrice reste dans le domaine de la dualité je sais…j’espère qu’ on pardonnera mon occidentalocentrisme mesquin, mais comme je suis persuadé qu’il n’y aura pas d’ épiphanie de la vérité ni a fortiori de l’un…..

Reste la scène finale de « There will be blood » , la plus grande et ténébreuse de tout le cinéma à mon sens: là nous ne sommes plus dans l’amour, ni absolu ni divin ni trop humain mais dans son contraire l’enfer…et cette scène ne déparerait pas certains des romans les plus sombres de Balzac, comme « La rabouilleuse »

Les juifs du lycée Condorcet dans la tourmente

On lira avec intérêt cet article sur les juifs, célèbres ou non, du lycée Condorcet, et sur leur funeste destin sous l’occupation allemande:

http://www.cairn.info/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2006-4-page-81.htm

la forte présence juive dans ce lycée date de la fin du second empire, elle coîncide pour ainsi dire avec la IIIème République :

« Depuis la fin du Second Empire, le lycée Condorcet occupe une place à part dans l’histoire de l’intelligentsia juive en France : il suffit de rappeler que James Darmesteter, Gustave Bloch, Joseph Salomon et Théodore Reinach, Henri Bergson, Victor Basch, Henri Hauser, Élie et Daniel Halévy, Léon Brunschvicg, Marcel Proust, Tristan Bernard, Georges Mandel, Emmanuel Berl, Raymond Aron, Claude Lévi-Strauss y ont fait tout ou partie de leurs études. Autant dire que la contribution des juifs à l’histoire intellectuelle du lycée est tout à fait exceptionnelle »

Trois des intellectuels formés à cette époque  symbolisent en quelque sorte la IIIème république :

« Sans être aussi célèbres que Bergson, Gustave Bloch, Henri Hauser et Léon Brunschvicg furent trois des plus grands universitaires français de la Troisième République. Gustave Bloch devint un éminent professeur d’histoire romaine. Par une ironie cruelle, le père du plus grand historien français du 20e siècle, Marc Bloch, fut le maître à l’École normale de Jérôme Carcopino, futur ministre de l’Éducation nationale de Vichy. Henri Hauser devint le premier titulaire d’une chaire d’histoire économique à la faculté des lettres de Paris en 1927 et l’auteur d’une Prépondérance espagnole (1933) utilisée par des générations d’étudiants. Quant à Léon Brunschvicg, grand éditeur de Pascal, il fonda en 1893 la Revue de métaphysique et de morale avec plusieurs camarades de Condorcet et régna sur la philosophie universitaire en France durant l’entre-deux-guerres. La voie tracée par Brunschvicg était encore empruntée, dans les années 1930, par de jeunes et brillants agrégés de philosophie passés par la khâgne de Condorcet, Raymond Aron, Albert Lautman et Claude Lévi-Strauss. »

Claude Lévi-Strauss et  Raymond Aron sont les plus connus, mais rappelons qu’Albert Lautman et Jean Cavaillès, tous deux élèves de Brunschvicg , s’impliquèrent fortement dans la résistance et furent fusillés par les nazis. C’est fort dommage pour la philosophie, car ils étaient les deux élèves les plus fidèles de Brunschvicg, réalisant la sybiose de la philosophie et de la pensée logico-mathématique, et poursuivant l’investigation du spinozisme (surtout Cavaillès).

Raymond Aron, quant à lui, fasciné (comme tous les autres, sans exception, même Sartre et Nizan, dont la fascination se traduisit en hostilité déclarée) par l’enseignement de Brunschvicg (qui était plus un Maître spirituel de la stature de Socrate, mais d’un Socrate qui aurait publié des livres, que d’un fonctionnaire), explique dans ses Mémoires ses efforts pour se « libérer » de cette emprise intellectuelle : efforts couronnés de succès, hélas, pour le malheur de la France des années d’après guerre et des « trente (prétendues) glorieuses ». Quant à Levi-Strauss, inutile d’épiloguer, il représente à peu près l’anti-Brunschvicg, et c’est bien son droit…et il y a quand même des choses à recueillir chez lui, notamment ce qu’il dit de l’Islam, sur lequel il ne s’est jamais fait aucune illusion…

Il y a aussi les « mondains » :

« Marcel Proust nous fournit l’archétype du mondain, ou de l’amateur Jean-Yves Tadié, Marcel Proust, Paris, Gallimard, 1996. Demi-juif (par sa mère, née Jeanne Weil), cet héritier a fait ses humanités au lycée entre 1882 et 1889 et y a découvert sa vocation littéraire. Cette mouvance de juifs artistes, où l’on trouve aussi Robert Dreyfus et Jacques Bizet….À mi-chemin des doctes et des mondains se rencontrent deux fratries particulièrement remarquables, les Halévy et les Reinach Sébastien Laurent, Daniel Halévy. Élie et Daniel Halévy, fils du librettiste d’Offenbach et élèves du lycée en même temps que Marcel Proust, d’origine juive par leur père et protestante par leur mère, sont assez représentatifs d’une certaine grande bourgeoisie intellectuelle passée par Condorcet, assez facilement libérale et anglophile mais susceptible d’évoluer vers la droite et le traditionalisme. »

Ce passage rappelle l’idéal d’assimilation, hélas disparu après-guerre, et l’amour de la culture européenne, qui étaient présents chez les juifs français depuis la Révolution, et ont permis leur accession rapide aux premiers rangs des sphères de l’esprit :

« Les familles juives dont les enfants vont à Condorcet sont pour une minorité issues de la grande bourgeoisie financière du 8e arrondissement, mais appartiennent le plus souvent à la moyenne bourgeoisie libérale et commerçante de l’Ouest parisien et de la banlieue ouest.
 Elles voient dans les études classiques un moyen d’intégration et de promotion dans la société française : souvent déjudaïsées ou peu pratiquantes, elles aiment passionnément la culture française et veulent que leurs enfants non seulement assimilent cette culture, mais qu’ils soient capables de l’enrichir à leur tour. D’où l’intérêt particulier des juifs de Condorcet pour la culture vivante ; d’où aussi la réputation d’intellectualisme faite au lycée par Albert Thibaudet lorsqu’il affirme que la marque propre aux « jeunes Juifs de Condorcet » entrés en littérature est d’avoir été meilleurs philosophes que rhétoriciens . Du coup, Condorcet est sans doute l’un des seuls lycées de France qui se puissent comparer aux grands lycées viennois d’avant 1938, lieu d’intégration culturelle et sociale mais aussi de stimulation critique et d’initiation esthétique »

Rappelons aussi que le polytechnicien Alfred Dreyfus était d’un nationalisme sincère et d’une fidélité sans faille à la France, et se classerait sans doute aujourd’hui…en tout cas très loin de BHL, et assez près d’Eric Zemmour !

Et tout ceci a complètement volé en éclats avec la catastrophe de 1940 !

Sur le destin de Léon Brunschvicg pour ses qutre dernières années de vie, de juin 1940 où, parce que né juif,  il dût fuir Paris avec son épouse Cécile Kahn-Brunschvicg (qui avait été secrétaire d’Etat sous Léon Blum, c’était sans doute un motif supplémentaire pour fuir) jusqu’à sa mort  le 18 janvier 1944, nous avons sur le web un excellent article : « Destin d’un philosophe sous l’occupation » :

http://publications.univ-provence.fr/ddb/document.php?id=87

que j’ai commenté ici :

https://leonbrunschvicg.wordpress.com/brunschvicg-destin-dun-philosophe-sous-loccupation/

Un article à lire, relire et méditer sans cesse, parce qu’il montre que la philosophie, quand elle est véritable et engage toute la vie, comme chez Brunschvicg, Platon, Descartes, ou Spinoza, surmonte les épreuves quelles qu’elles soient, et répond à la question initiale qu’il se pose :

«et que devient la vie pour qui professe l’idéalisme pour de bon, avec toutes ses conséquences ? »

Il n’était évidemment pas question pour un homme de 71 ans de sauter en parachute, mais Brunschvicg ne céda jamais d’un pouce au désespoir :

« Plus généralement, Brunschvicg affichait auprès de ses interlocuteurs, avec une constance, peut-être un peu forcée à certains moments, une sérénité d’âme et une confiance absolue dans un futur meilleur :

     «[…] les amis des idées éternelles, s’ils n’ont pas su suffisamment, comme vous me l’écriviez, compter sur le facteur temps, ont maintenant conscience de ce qui est réclamé d’eux et le dernier mot restera au droit de l’humanité ? Nous vivons de cela, et pour cela […]. 13»

Presque invariablement, il offrait à ses proches la certitude que la raison triompherait de la barbarie et s’imposerait aux « trognes armées » selon le mot de Pascal. …

Fondamentalement, Brunschvicg tenait pour l’idéal platonicien d’un bonheur lié à la connaissance des choses vraies, rassemblées et reliées par la longue chaîne des idées scientifiques que l’Humanité pensante avait su forger au cours de son histoire. Le désordre (l’absurde) devait être surmonté nécessairement par l’ordre, révélé et mis à jour continuellement par les progrès des sciences positives et la prise de conscience de la portée de leur succès. Dans ces années de déréliction de l’Humanité où la question du Dieu absent est souvent montée aux lèvres, Brunschvicg aurait répondu comme dans son Agenda du 19 octobre 1942 :

« Le vrai Dieu sera non une cause, mais un but»

Nous n’admettons donc aucunement les objections de raymond Aron, formulées dès sa thèse en 1938 lors de son entreprise d’ « auto-libération » :

« Que penser alors de cette sagesse se demandait Aron, quand elle s’avérait impuissante à mordre sur le réel, indifférente dans une certaine mesure aux situations et aux faits, préoccupée seulement par leur seule valeur dans le domaine du vrai ? »

Mais nous serons entièrement d’accord avec sa splendide formule, lors de la conférence en l’honneur de Brunschvicg à Londres en avril 1944 :

« Nous tâcherons d’armer la Sagesse« 

Oui, la seule arme de Brunschvicg, c’était le Verbe, qui est le LOGOS, le CHRIST des philosophes, et son amour de l’ORDRE, qui est hérité de Malebranche; pas l’ordre social capitaliste, comme dans la mauvaise interprétation de Sartre et surtout de Nizan dans les « Chiens de garde » en 1932.

Non, l’ORDRE divin.

Mais évidemment, cela ne veut rien dire, pour quelqu’un qui a écrit à la fin de « L’être et le néant » que la notion (cartésienne et spinoziste)  de Dieu comme « causa sui » est contradictoire et que : « l’homme qui veut se perdre en Christ se perd en vain; l’homme est une passion inutile« 

Brunschvicg n’est pas un chien de garde, mais un Homme véritable, un Mensch.

Et nul doute que le nazisme n’ait été…le désordre absolu !

Le Verbe et l’ORDRE suffit, puisqu’il est DIEU; pas besoin d’ (autres) armes.

Seulement il se passe que l’époque de l’ après-guerre est celle du nihilisme, des cortèges dionysiaques et des manifs en tous genres, de la mort et de l’effacement de l’homme (forcément : une passion inutile, on vous le dit !), celle où il faut adjoindre à l’arme absolue qui est l’Absolu de la Vérité, des armes de…terreur absolue…

reconnaissons le et tirons en les conséquences : oui, tâchons d’armer la sagesse !