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Les juifs du lycée Condorcet dans la tourmente

On lira avec intérêt cet article sur les juifs, célèbres ou non, du lycée Condorcet, et sur leur funeste destin sous l’occupation allemande:

http://www.cairn.info/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2006-4-page-81.htm

la forte présence juive dans ce lycée date de la fin du second empire, elle coîncide pour ainsi dire avec la IIIème République :

« Depuis la fin du Second Empire, le lycée Condorcet occupe une place à part dans l’histoire de l’intelligentsia juive en France : il suffit de rappeler que James Darmesteter, Gustave Bloch, Joseph Salomon et Théodore Reinach, Henri Bergson, Victor Basch, Henri Hauser, Élie et Daniel Halévy, Léon Brunschvicg, Marcel Proust, Tristan Bernard, Georges Mandel, Emmanuel Berl, Raymond Aron, Claude Lévi-Strauss y ont fait tout ou partie de leurs études. Autant dire que la contribution des juifs à l’histoire intellectuelle du lycée est tout à fait exceptionnelle »

Trois des intellectuels formés à cette époque  symbolisent en quelque sorte la IIIème république :

« Sans être aussi célèbres que Bergson, Gustave Bloch, Henri Hauser et Léon Brunschvicg furent trois des plus grands universitaires français de la Troisième République. Gustave Bloch devint un éminent professeur d’histoire romaine. Par une ironie cruelle, le père du plus grand historien français du 20e siècle, Marc Bloch, fut le maître à l’École normale de Jérôme Carcopino, futur ministre de l’Éducation nationale de Vichy. Henri Hauser devint le premier titulaire d’une chaire d’histoire économique à la faculté des lettres de Paris en 1927 et l’auteur d’une Prépondérance espagnole (1933) utilisée par des générations d’étudiants. Quant à Léon Brunschvicg, grand éditeur de Pascal, il fonda en 1893 la Revue de métaphysique et de morale avec plusieurs camarades de Condorcet et régna sur la philosophie universitaire en France durant l’entre-deux-guerres. La voie tracée par Brunschvicg était encore empruntée, dans les années 1930, par de jeunes et brillants agrégés de philosophie passés par la khâgne de Condorcet, Raymond Aron, Albert Lautman et Claude Lévi-Strauss. »

Claude Lévi-Strauss et  Raymond Aron sont les plus connus, mais rappelons qu’Albert Lautman et Jean Cavaillès, tous deux élèves de Brunschvicg , s’impliquèrent fortement dans la résistance et furent fusillés par les nazis. C’est fort dommage pour la philosophie, car ils étaient les deux élèves les plus fidèles de Brunschvicg, réalisant la sybiose de la philosophie et de la pensée logico-mathématique, et poursuivant l’investigation du spinozisme (surtout Cavaillès).

Raymond Aron, quant à lui, fasciné (comme tous les autres, sans exception, même Sartre et Nizan, dont la fascination se traduisit en hostilité déclarée) par l’enseignement de Brunschvicg (qui était plus un Maître spirituel de la stature de Socrate, mais d’un Socrate qui aurait publié des livres, que d’un fonctionnaire), explique dans ses Mémoires ses efforts pour se « libérer » de cette emprise intellectuelle : efforts couronnés de succès, hélas, pour le malheur de la France des années d’après guerre et des « trente (prétendues) glorieuses ». Quant à Levi-Strauss, inutile d’épiloguer, il représente à peu près l’anti-Brunschvicg, et c’est bien son droit…et il y a quand même des choses à recueillir chez lui, notamment ce qu’il dit de l’Islam, sur lequel il ne s’est jamais fait aucune illusion…

Il y a aussi les « mondains » :

« Marcel Proust nous fournit l’archétype du mondain, ou de l’amateur Jean-Yves Tadié, Marcel Proust, Paris, Gallimard, 1996. Demi-juif (par sa mère, née Jeanne Weil), cet héritier a fait ses humanités au lycée entre 1882 et 1889 et y a découvert sa vocation littéraire. Cette mouvance de juifs artistes, où l’on trouve aussi Robert Dreyfus et Jacques Bizet….À mi-chemin des doctes et des mondains se rencontrent deux fratries particulièrement remarquables, les Halévy et les Reinach Sébastien Laurent, Daniel Halévy. Élie et Daniel Halévy, fils du librettiste d’Offenbach et élèves du lycée en même temps que Marcel Proust, d’origine juive par leur père et protestante par leur mère, sont assez représentatifs d’une certaine grande bourgeoisie intellectuelle passée par Condorcet, assez facilement libérale et anglophile mais susceptible d’évoluer vers la droite et le traditionalisme. »

Ce passage rappelle l’idéal d’assimilation, hélas disparu après-guerre, et l’amour de la culture européenne, qui étaient présents chez les juifs français depuis la Révolution, et ont permis leur accession rapide aux premiers rangs des sphères de l’esprit :

« Les familles juives dont les enfants vont à Condorcet sont pour une minorité issues de la grande bourgeoisie financière du 8e arrondissement, mais appartiennent le plus souvent à la moyenne bourgeoisie libérale et commerçante de l’Ouest parisien et de la banlieue ouest.
 Elles voient dans les études classiques un moyen d’intégration et de promotion dans la société française : souvent déjudaïsées ou peu pratiquantes, elles aiment passionnément la culture française et veulent que leurs enfants non seulement assimilent cette culture, mais qu’ils soient capables de l’enrichir à leur tour. D’où l’intérêt particulier des juifs de Condorcet pour la culture vivante ; d’où aussi la réputation d’intellectualisme faite au lycée par Albert Thibaudet lorsqu’il affirme que la marque propre aux « jeunes Juifs de Condorcet » entrés en littérature est d’avoir été meilleurs philosophes que rhétoriciens . Du coup, Condorcet est sans doute l’un des seuls lycées de France qui se puissent comparer aux grands lycées viennois d’avant 1938, lieu d’intégration culturelle et sociale mais aussi de stimulation critique et d’initiation esthétique »

Rappelons aussi que le polytechnicien Alfred Dreyfus était d’un nationalisme sincère et d’une fidélité sans faille à la France, et se classerait sans doute aujourd’hui…en tout cas très loin de BHL, et assez près d’Eric Zemmour !

Et tout ceci a complètement volé en éclats avec la catastrophe de 1940 !

Sur le destin de Léon Brunschvicg pour ses qutre dernières années de vie, de juin 1940 où, parce que né juif,  il dût fuir Paris avec son épouse Cécile Kahn-Brunschvicg (qui avait été secrétaire d’Etat sous Léon Blum, c’était sans doute un motif supplémentaire pour fuir) jusqu’à sa mort  le 18 janvier 1944, nous avons sur le web un excellent article : « Destin d’un philosophe sous l’occupation » :

http://publications.univ-provence.fr/ddb/document.php?id=87

que j’ai commenté ici :

https://leonbrunschvicg.wordpress.com/brunschvicg-destin-dun-philosophe-sous-loccupation/

Un article à lire, relire et méditer sans cesse, parce qu’il montre que la philosophie, quand elle est véritable et engage toute la vie, comme chez Brunschvicg, Platon, Descartes, ou Spinoza, surmonte les épreuves quelles qu’elles soient, et répond à la question initiale qu’il se pose :

«et que devient la vie pour qui professe l’idéalisme pour de bon, avec toutes ses conséquences ? »

Il n’était évidemment pas question pour un homme de 71 ans de sauter en parachute, mais Brunschvicg ne céda jamais d’un pouce au désespoir :

« Plus généralement, Brunschvicg affichait auprès de ses interlocuteurs, avec une constance, peut-être un peu forcée à certains moments, une sérénité d’âme et une confiance absolue dans un futur meilleur :

     «[…] les amis des idées éternelles, s’ils n’ont pas su suffisamment, comme vous me l’écriviez, compter sur le facteur temps, ont maintenant conscience de ce qui est réclamé d’eux et le dernier mot restera au droit de l’humanité ? Nous vivons de cela, et pour cela […]. 13»

Presque invariablement, il offrait à ses proches la certitude que la raison triompherait de la barbarie et s’imposerait aux « trognes armées » selon le mot de Pascal. …

Fondamentalement, Brunschvicg tenait pour l’idéal platonicien d’un bonheur lié à la connaissance des choses vraies, rassemblées et reliées par la longue chaîne des idées scientifiques que l’Humanité pensante avait su forger au cours de son histoire. Le désordre (l’absurde) devait être surmonté nécessairement par l’ordre, révélé et mis à jour continuellement par les progrès des sciences positives et la prise de conscience de la portée de leur succès. Dans ces années de déréliction de l’Humanité où la question du Dieu absent est souvent montée aux lèvres, Brunschvicg aurait répondu comme dans son Agenda du 19 octobre 1942 :

« Le vrai Dieu sera non une cause, mais un but»

Nous n’admettons donc aucunement les objections de raymond Aron, formulées dès sa thèse en 1938 lors de son entreprise d’ « auto-libération » :

« Que penser alors de cette sagesse se demandait Aron, quand elle s’avérait impuissante à mordre sur le réel, indifférente dans une certaine mesure aux situations et aux faits, préoccupée seulement par leur seule valeur dans le domaine du vrai ? »

Mais nous serons entièrement d’accord avec sa splendide formule, lors de la conférence en l’honneur de Brunschvicg à Londres en avril 1944 :

« Nous tâcherons d’armer la Sagesse« 

Oui, la seule arme de Brunschvicg, c’était le Verbe, qui est le LOGOS, le CHRIST des philosophes, et son amour de l’ORDRE, qui est hérité de Malebranche; pas l’ordre social capitaliste, comme dans la mauvaise interprétation de Sartre et surtout de Nizan dans les « Chiens de garde » en 1932.

Non, l’ORDRE divin.

Mais évidemment, cela ne veut rien dire, pour quelqu’un qui a écrit à la fin de « L’être et le néant » que la notion (cartésienne et spinoziste)  de Dieu comme « causa sui » est contradictoire et que : « l’homme qui veut se perdre en Christ se perd en vain; l’homme est une passion inutile« 

Brunschvicg n’est pas un chien de garde, mais un Homme véritable, un Mensch.

Et nul doute que le nazisme n’ait été…le désordre absolu !

Le Verbe et l’ORDRE suffit, puisqu’il est DIEU; pas besoin d’ (autres) armes.

Seulement il se passe que l’époque de l’ après-guerre est celle du nihilisme, des cortèges dionysiaques et des manifs en tous genres, de la mort et de l’effacement de l’homme (forcément : une passion inutile, on vous le dit !), celle où il faut adjoindre à l’arme absolue qui est l’Absolu de la Vérité, des armes de…terreur absolue…

reconnaissons le et tirons en les conséquences : oui, tâchons d’armer la sagesse !

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Paul Nizan : démission des philosophes

le texte où Nizan s’en prend aux « maîtres » idéalistes (en premier lieu Brunschvicg) est ici, page 123 à 132 du document pdf (129 à 138 dans la pagination de l’article) :

http://atheles.org/lyber_pdf/lyber_379.pdf

ce texte est une partie du fameux livre polémique  « Les chiens de garde » (1932)….

Nizan s’en prend à la philosophie de son temps, qui est l’idéalisme, et qui a régné en France sur plus d’un siècle, jusqu’en 1944 année de la disparition de Brunschvicg.

Il accuse les philosophes de ce temps de démission :

« nous vivons dans un temps où les philosophes s’abstiennent. Ils vivent dans un état de scandaleuse absence. Il existe un scandaleux écart entre ce qu’énonce la philosophie et ce qui arrive aux hommes, en dépit de sa promesse »

et, bien sûr, c’est Brunschvicg qui est le principal visé, en tant que maître incontesté de cette philosophie :

« quand on entend Mr Brunschvicg qui est le plus grand homme de cette pensée là faire un cours sur la technique du passage à l’absolu, on ne voit pas comment ces bacilles de l’esprit, ces produits tératologiques de la méditation pourraient expliquer aux hommes vulgaires ….. la tuberculose de leurs filles, les colères de leurs femmes, leur service militaire et ses humiliations, leur travail , leur chômage, les vacances, les guerres, les grèves et..etc.. »  (page 130)

(je n’ai jamais suivi de cours de Brunschvicg, et pour cause, mais je ne crois pas qu’il ait jamais enseigné de technique du passage à l’absolu ! )

Nizan , pour la clarté de l’exposition , distingue deux philosophies, et c’est à la seconde seulement qu’il fait procès :

« il y a deux espèces de philosophie … ou mieux deux genres de méditation…la première concerne la connaissance du monde, la seconde l’existence des hommes »

la première philosophie « prolonge et commente la science », la seconde « traite les problèmes qui intéressent la position des hommes par rapport au monde et à eux mêmes« .

Or il est évident que la philosophie de Brunschvicg, ou la philosophie selon Brunschvicg, qui peut se définir comme la « conscience intellectuelle de l’activité scientifique« , ou pensée réflexive prenant conscience de l’évolution des sciences et de son impact sur la conscience morale et religieuse, est à la fois l’une et l’autre : réflexion sur la science (la connaissance du monde) et sur l’existence humaine.

C’est bien ce que lui reproche Nizan, (accusation dont il exempte Perrin, Rabaud, Meyerson et Einstein, qui certes prennent position sur les problèmes de l’humanité, mais à titre privé, pas au titre de savants ou de philosophes).

page 135 :

« mais il existe chez les philosophes du second genre une certaine idée de leur mission propre, ..attachée à l’accomplissement de leur spécialité.

Mr Brunschvicg  se rend compte qu’il a, comme philosophe et non plus comme personne privée, une certaine obligation à remplir et certains modèles à imiter »

et là (merci Nizan) il livre une citation de Brunschvicg qui pour lui est certainement ridicule, mais que moi je trouve absolument extraordinaire :

« les héros de la vie spirituelle sont ceux qui , sans se référer à des modèles périmés, à des précédents devenus anachroniques, ont lancé en avant d’eux mêmes des lignes d’intelligence et de vérité destinées à créer un univers moral de la façon dont elles ont créé l’univers matériel de la gravitation et de l’électricité »

il faut ici, pour comprendre, garder à l’esprit la conception de Brunschvicg selon laquelle l’univers réel, c’est celui des équations de la physique, et non pas un « prétendu » espace réel qui existerait « à l’extérieur de notre pensée ».

La science doit être dépassée dans une activité spirituelle-religieuse, fondée sur elle, qui crée un univers moral.

Il y a ici, selon moi, dialogue de sourds et incompréhension totale , de la part de Nizan, de ce qu’est la pensée de Brunschvicg et de ce qu’est la vraie philosophie, appelée par lui « christianisme des philosophes ».

Celle ci n’ordonne ni ne commande rien (nous ne sommes pas dans l’univers islamique !) , mais elle dit simplement que celui qui veut progresser moralement et religieusement et « s’acheminer vers le centre lumineux de la conscience qui est Dieu » , selon le « mouvement que nous avons toujours pour aller plus loin », doit dépasser le moi vital et ses exigences pour le remplacer par le moi spirituel (cf premier chapitre de « Raison et religion »)

l’alternative, qui définit la nécessité d’une orientation, est absolue : ou le moi vital, ou le moi spirituel !

« Il faut  qu’il croisse et que je diminue »

aussi la convocation par Nizan des dernières lignes du « Progrès de la conscience dans la philosophie occidentale » marque t’elle encore une fois cette incompréhension :

http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/progres_conscience_t2/progres_conscience_t2.html

(je cite la fin de manière un peu plus étendue pour faire mieux comprendre les lignes citées par Nizan)

« Il faudra donc conclure qu’en dehors de la présence de l’unité dans une conscience qui sait n’être radicalement extérieure à rien, il n’y a rien, non point parce qu’on a été incapable de rien trouver, mais parce qu’il n’y avait rien en effet à chercher. Conclusion négative, pour une théologie de la participation à l’être selon l’absolu imaginaire de la synthèse ; conclusion positive pour une philosophie de la participation à l’unselon le progrès continu de l’analyse, et qui ne prendrait une apparence d’incomplétude et de déception que si l’on n’était point parvenu à faire un strict départ entre les exigences de l’une et de l’autre conception. Lorsqu’on rêve encore d’une philosophie transcendante à la vérité de la science, d’une religion transcendante à la vérité de la philosophie, il est inévitable que l’on continue à laisser s’interférer le langage de ces deux conceptions ; et c’est à ce phénomène d’interférence qu’est dû l’aspect dramatique et tourmenté des vingt-cinq siècles dont nous avons essayé d’esquisser l’évolution intérieure. Au moment où était attendue la plus grande lumière, à la cime de la spiritualité, le maximum d’obscurité s’est produit : nuit mystique, inconscient, néant. Ainsi, comme dit quelque part Amiel, « les contradictions se vengent. » (B. III, 397.) Ou l’homo sapiens aura l’énergie de les surmonter, ou il subira le châtiment de sa faiblesse. Pour faire face aux dangers qui, aujourd’hui autant que jamais, le menacent dans son avenir terrestre, pour ne pas avoir à recommencer son histoire, il faut donc qu’il en médite sérieusement le cours, qu’il sache transporter dans le domaine de la vie morale et de la vie religieuse cette sensibilité au vrai, défiante et délicate, qui s’est développée en lui par le progrès de la science, et qui est le résultat le plus précieux et le plus rare de la civilisation occidentale. La vérité délivre, à la condition seulement qu’elle soit véritable. »

je ne vois pas comment on peut voir là , comme le fait Nizan, le « bréviaire philosophique de l’univers où tout est bien qui finit bien  » !!

la voie tracée par Brunschvicg est d’une difficulté extrême, qui dépasse absolument toutes les possibilités de l’homme ordinaire.

Si j’osais, je dirais qu’elle est réservée au Surhomme véritable, qui n’est pas forcément celui de Nietzsche (mais je n’oserai pas, car ce serait faire injure à la pensée de Brunschvicg).

En fait cette voie est ouverte à tout être humain (même moi !) mais elle exige un travail d’ascèse intellectuelle  et pratique tellement ardu que bien peu la suivront.

Et c’est pourquoi , probablement, « tout ne sera pas bien qui finit bien« , car l’homo sapiens devra subir les « châtiments de sa faiblesse« , comme nous le craignons de plus en plus aujourd’hui si nous ouvrons les journaux !